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Anorexie, le poids des maux

Bien qu’intégré au Larousse, « Anorexie » (du grec ancien « anorexia », absence d’appétit), fait partie de ces mots tabous, ceux qu’on ne prononce pas surtout affublés de l’adjectif « mentale » ou « psychopathologique ». Cette maladie, car il s’agit bien d’une affection, génére en son porteur un immense sentiment de honte et d’impuissance. La honte d’être stigmatisé d’une souffrance qui ne tient à rien de concret et pour laquelle un simple zest de volonté suffit à son éradication, l’impuissance de ne savoir expliquer à ces détracteurs sourds qui jugent et condamnent sans connaître.

Chaque anorexie est unique, elle a ses sources, son histoire et son parcours. Je vous invite donc à découvrir l’intérieur et le profond de ce fléau en vous partageant ce voyage qui est le mien. Comme d’autres contractent la COVID19, j’ai moi-même déclaré mon ANOR65, – à ma naissance donc -, d’aucun d’ailleurs évoquent plus aisément un TCA (Trouble du Comportement Alimentaire), terme plus médical, mieux accepté car mystérieux, davantage interpelant par sa consonance plutôt techniquement sérieuse.
Comme un parasite elle vient habiter votre psychisme et votre corps, on ne guérit jamais de cette maladie dont l’issue au demeurant peut être fatale, on apprend à la reconnaitre, à l’apprivoiser, à l’intégrer, à l’hypnotiser pour mieux la tromper.

Tout commence ce jour où une remarque anodine résonne un peu plus en vous : « Ohhh mais tu as maigri dis-moi, ça te va bien ! ». Cette perte de poids consécutive à une intervention chirurgicale avait donc changé mon image, j’étais plus seyante, plus normale peut-être, mieux… j’étais plus « aimable » au sens premier du terme : qu’on peut aimer, qui peut mériter d’être aimé plus exactement. Là commence l’enfer d’un engrenage à 2 vitesses. D’une part on prend plaisir à entretenir voire aggraver ou accentuer le mécanisme de l’amaigrissement pour encore mieux être aimé, d’autre part on va chercher le pourquoi de ce besoin d’exister dans l’amour de l’autre.

Plus que des rouages inconscients qui s’activent c’est un besoin vital, une raison d’être, une addiction qui vous pénètre sournoisement, vient habiter votre enveloppe et se nourrir de vous comme un Alien. Rien n’est alors plus facile que de transformer son apparence, on commence par écarter certaines catégories d’aliments comme le sucre, on traque le gras, on scrute les valeurs en Kilos Joules de chaque composante, on se pèse chaque jour selon un rituel précis, on se félicite d’une courbe de poids qui baisse, d’un 34 qu’on peut enfiler comme on se punit au moindre gramme regagné, on s’interdit ou trop rarement s’autorise le moindre petit plaisir culinaire, on fuit les repas familiaux, les fêtes, les retrouvailles ou réunions d’agapes, on devient associable, la convivialité devient une épreuve douloureuse, on ne reçoit plus, on n’accepte plus d’invitations, on s’isole. Nous ne sommes plus en capacité de manger normalement, les menus sont fonction de leur impact sur le métabolisme et l’apparence du corps, le repas type porte ses fruits, nous rassure, devient la référence instruisant insidieusement des TOC (Trouble Obsessionnel du Comportement) alimentaires. On mange la même chose pour rassurer son corps.

A ces rites de restrictions se succèdent parfois des crises de boulimie, l’envie plus forte de se récompenser d’avoir tenu si longtemps par un écart au final disproportionné qui provoquera alors une culpabilité monstre au point de vouloir disparaitre tant la honte ou le reproche d’un échec de l’autocontrôle nous submerge. Le travers peut aussi être de se griser pour échapper à cet étau, alléger le poids des maux, lâcher prise le temps d’une soirée ou plus, une addiction en amenant une autre. Bien évidemment, nous sommes dans le déni y compris dans les contextes de questionnements posés par l’entourage. Les messages rassurants et bienveillants ne sont plus audibles tant la maladie a tissé ce cocon, cette prison, cette armure autour de votre être. Vous ne vous appartenez plus, la maladie vous domine et vous possède.

On reste juste à la limite de l’IMC (Indice de Masse Corporelle = Taille en cm/poids en Kg au carré) dont la valeur critique pourrait requérir une hospitalisation, l’infantilisation dans un institut spécialisé, de ces lieux d’isolement thérapeutique où vous ne vous appartenez plus, ces cadres de réapprentissage du « bien manger » où l’on vous mesure le tour de cuisse, de taille, de bras, où l’on vous récompense pour 1 kilo regagné en vous autorisant à nouveau l’usage de votre mobile pour communiquer avec l’extérieur, vous sortir du mitard. Je reste borderline, en équilibre sur la lame du couteau veillant à ne pas basculer d’un côté ou de l’autre de l’obscurité car… bien évidemment… tout est noir, l’angoisse de reprendre du poids et donc de ne plus être « aimable », de ne plus exister pour l’autre et la peur de trop perdre pour être de force admis dans un établissement médical et donc de ne plus avoir la maitrise de soi.

Alors, pourquoi cette quête du vouloir mériter d’être aimé ? La réponse est dans la question : je recherche ce qui m’a manqué au plus lointain de mon enfance. Une naissance non désirée, subie, des géniteurs contraints aux épousailles et cette culpabilité encore palpable de n’être légitime, de m’être imposée à la vie, de les avoir obligés. Le souvenir de cet homme repoussant la main de sa petite fille qui voulait juste être rassurée le temps de traverser une rue me hante encore, ses silences pesants lorsque je n’étais pas dans la conformité de ce qu’il attendait m’obsèdent toujours, je hais les vides de paroles, il n’y a rien de plus traumatisant que l’isolement sensoriel.

Alors on prend le revers, on ne veut plus exister pour rembourser cette dette de vie, pour ne plus être clandestine, on veut ressortir de scène, disparaitre pour corriger cette erreur, on ne se sent pas rejetée…on l’est…

Pour pallier à cette situation incongrue, l’incapacité et le non-vouloir de mes géniteurs à m’élever, à assumer leur acte, je suis confiée à mes grands-parents les toutes tendres premières années de mon existence, celles qui définissent à jamais le rail psychique de la personnalité. Le lien avec mes géniteurs est toutefois maintenu toutes les quinzaines, le temps d’une visite de quelques heures, à quel prix cependant, celui d’être isolée dans un couloir dès que je commence à m’exprimer comme pourrait le faire un enfant en bas âge. Puis, – contrainte professionnelle obligeant -, je suis arrachée à mon cocon, emmenée à des centaines de km, traversant même un temps la mer méditerranéenne, je me sens déracinée, abandonnée après avoir été rejetée. Alors, pour ne pas l’être une nouvelle fois je comprends inconsciemment qu’il me faut être parfaite, sage, studieuse, formatée au calibre de ce qu’on projette sur ma personne, une image… l’exigence d’être une autre, pas moi intrinsèquement mais un idéal rêvé. Je ne m’appartiens plus, je ne suis plus, je joue un rôle, un personnage.

Si l’on en croit Lise Bourbeau qui a écrit à propos des 5 blessures qui empêchent d’être soi-même (rejet, abandon, trahison, injustice, humiliation), le rejet va générer en moi le masque du fuyant, précisément je fuis encore aujourd’hui en mode réflexe, toutes les circonstances ou personnes qui pourraient faire que je me sente rejetée, en l’occurrence je m’éloigne et me dérobe dès qu’on m’aime pour ne pas risquer le rejet, paradoxalement je cherche en parallèle à être « aimable » puisque c’est ce dont j’ai manqué, donc je fais tout pour être là où l’on m’attend que ce soit personnellement ou professionnellement.

Le vicieux de cette maladie tient aussi au fait que la perception que vous avez de votre corps, de votre personne est faussée. Vous souffrez de disformophobie, ne vous percevant plus telle que vous êtes. Plus vous maigrissez, plus vous déplacez le curseur de la normalité, plus votre objectif est difficile à atteindre, en d’autres termes vous vous voyez en permanence plus enveloppée qu’il ne le faut, ce sentiment bien que régulièrement contredit par l’entourage interrogé, celles et ceux à qui vous osez raconter, s’amplifie et vous ronge…vous mange de l’intérieur.

Force est de constater qu’on ne guérit pas de ces fissures mais qu’on apprend petit à petit à les faire siennes comme ces cicatrices qu’on a fierté à montrer pour exposer nos sensibilités, notre humanité, notre force ou notre courage. Je reprends souvent pour illustrer mon être cette image d’immeuble en réfection dont on conserve la façade encore en état mais dont le bâti et ses parties sont totalement détruites. Je suis détruite, je mesure ces failles recherchant en permanence et m’épuisant désespérément à reconstruire, à colmater et à réparer.

J’ai progressé en ce sens que j’ai identifié les causes racines de cette maladie, ma grande force aura été aussi de rompre définitivement ce lien toxique avec ces géniteurs, cette décision devenue évidence voire même vitale au moment même où je suis à mon tour devenue mère a permis que je commence à recouvrir la liberté d’être moi (Comment rejeter son enfant ? Je voue un Amour inconditionnel aux miens). Bien sûr, je garde des séquelles, des chaînes, des verrous inconscients, je doute de moi, je cherche à exister dans le regard des autres, je contrôle pour me rassurer, je suis devenue mon propre parent pour combler cette absence, leur manquement. Le fait d’écrire mon histoire, de partager mon expérience est une forme de thérapie en soi.

J’ai l’espoir un jour d’aborder plus légèrement ce sujet, de faire que la nourriture ne soit plus un poids, une épreuve, un interdit mais une source de vie et de plaisir. J’apprends, difficilement certes, à ne plus focaliser mon attention sur l’apparence mais sur le fondamental et l’authenticité. J’ai assimilé aussi qu’on ne peut plaire à tout un chacun, comme je mesure le bonheur de respirer, de vivre et d’être aimée pour ce que je suis et non pour ce que l’on souhaiterait que je sois.

S’aimer soi-même est une condition à l’amour des autres… enfin, cette mémoire traumatique évolue positivement par la parole, la sécurité affective ce en quoi l’entourage peut jouer un rôle essentiel… je ne remercierai jamais assez celles et ceux qui aujourd’hui y contribuent… en particulier une personne qui se reconnaitra…

NG

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